Le travail est un lieu privilégié de socialisation.
En France, une large majorité des salariés considèrent l’entreprise comme un lieu où l’on peut se faire des amis. En Belgique, près de deux tiers des travailleurs déclarent accorder beaucoup d’importance à l’amitié au travail.
Mais si ces liens sont souvent vécus comme une ressource précieuse, ils peuvent aussi devenir une source de malentendus, de déceptions ou de conflits. Les travaux de la chercheuse américaine Patricia Sias permettent de mieux comprendre cette ambivalence.
Bonne entente et protection contre le stress
Entretenir de bonnes relations avec ses collègues constitue un facteur majeur de protection contre le stress professionnel.
Dans les diagnostics de santé au travail, les salariés évoquent régulièrement :
-
le soutien opérationnel (entraide, partage d’informations, résolution de problèmes) ;
-
le soutien émotionnel, notamment dans les périodes de tension, de doute ou de surcharge.
Les personnes qui décrivent des relations positives avec leurs collègues sont en moyenne :
-
plus satisfaites de leur emploi ;
-
plus enclines à rester durablement dans l’entreprise.
La qualité du lien social agit ici comme un amortisseur des contraintes du travail.
De la bonne entente à l’amitié
Le travail en commun, les réussites partagées, mais aussi les temps informels (pauses, discussions, humour) créent des occasions de rapprochement. Lorsque des valeurs ou des centres d’intérêt communs émergent, une relation amicale peut s’installer.
Toutefois, l’amitié professionnelle naît presque toujours d’une relation initialement instrumentale : les collègues comptent les uns sur les autres pour accomplir leur travail.
Dans ce contexte, maintenir de bonnes relations n’est pas seulement souhaitable, c’est souvent nécessaire.
La frontière entre entente fonctionnelle et amitié réelle peut alors devenir floue. Chacun interprète les intentions de l’autre, nourrit des attentes plus ou moins explicites, et ajuste ses comportements en conséquence.
Quand l’amitié devient un terrain à risque
Considérer un collègue comme un ami peut renforcer les attentes relationnelles, parfois au point de fragiliser le lien.
Certaines situations sont particulièrement sensibles :
-
attendre de son ami une franchise totale, puis se sentir blessé par une critique professionnelle ;
-
espérer un traitement privilégié, alors que l’ami occupe une position hiérarchique qui l’expose à des soupçons de favoritisme.
D’autres contextes favorisent l’érosion des liens amicaux :
-
mise en concurrence pour une promotion ;
-
réorganisation modifiant les rôles ou les dépendances fonctionnelles ;
-
attentes relationnelles devenues asymétriques ;
-
surcharge émotionnelle d’un des deux, sans réciprocité possible.
L’amitié au travail n’est donc pas figée : elle est soumise aux évolutions de l’organisation et aux trajectoires individuelles.
De l’amitié au conflit : deux stratégies relationnelles
Lorsqu’une tension apparaît, deux grandes stratégies se dessinent.
Prendre de la distance (souvent implicite)
-
limiter les échanges aux aspects strictement professionnels ;
-
écourter les conversations informelles ;
-
éviter les sujets personnels ou les rencontres hors travail ;
-
réduire progressivement la fréquence des interactions.
Maintenir la relation (implicite ou explicite)
-
chercher à prolonger les échanges ;
-
évoquer les souvenirs communs ;
-
éviter les sujets conflictuels ;
-
exprimer la crainte de voir la relation se détériorer ;
-
aborder ouvertement les désaccords.
Les stratégies implicites, bien que protectrices à court terme, favorisent souvent les malentendus et les ressentiments.
À l’inverse, les démarches explicites, bien que plus inconfortables, permettent plus facilement d’aboutir à une relation apaisée, même si elle devient plus strictement professionnelle.
En conclusion
L’amitié au travail n’est ni un dû, ni une faute.
Elle repose sur un équilibre fragile entre proximité et rôle professionnel, entre attentes personnelles et contraintes organisationnelles.
La communication en est à la fois le socle et le régulateur.
Les liens amicaux ne se construisent pas sur une loyauté supposée, mais sur des ajustements progressifs, rendus possibles par la parole et la clarification des attentes.
Références
Sias, P.M., Gallagher, E. (2009). Developing, Maintaining and Disengaging from Workplace Friendships. In: Morrison, R.L., Wright, S.L. (eds) Friends and Enemies in Organizations. Palgrave Macmillan, London. https://link.springer.com/chapter/10.1057/9780230248359_5
Sias P.M., Heath R.G., Perry T., Silva D., Fix B. Narratives of Workplace Friendship Deterioration. Journal of Social and Personal Relationships. 2004;21(3). https://doi.org/10.1177/0265407504042835
Sias PM, Gallagher EB, Kopaneva I, Pedersen H. Maintaining Workplace Friendships: Perceived Politeness and Predictors of Maintenance Tactic Choice. Communication Research. 2012;39(2). https://doi.org/10.1177/0093650210396869
Mais aussi
Aristote : Éthique à Nicomaque.
Ralph Waldo Emerson : Amitié, dans Essais : première série.
François de Sales : Correspondance, les lettres d’amitié spirituelle.