« C’est un pervers narcissique. »
« Elle est toxique. »
Ces formules sont devenues des classiques dans les signalements de harcèlement au travail. Elles ont le mérite de mettre des mots sur une souffrance réelle, parfois intense. Mais lorsqu’elles sont utilisées telles quelles dans le cadre d’une enquête interne, elles constituent le plus souvent un obstacle à l’établissement des faits, et donc à une prévention et une protection efficaces.
Une précision nécessaire : narcissisme, trouble de la personnalité narcissique et “pervers narcissique” ne sont pas synonymes
Il est important de lever une ambiguïté fréquente.
Le trouble de la personnalité narcissique est une entité clinique reconnue par les classifications internationales (DSM-5-TR), caractérisée notamment par :
un besoin excessif d’admiration,
une difficulté marquée à éprouver de l’empathie,
un sentiment de supériorité,
des relations interpersonnelles instrumentalisées.
Certaines personnes présentant ce trouble peuvent adopter, dans un contexte professionnel, des comportements délétères, voire harcelants. Ce point ne fait pas débat sur le plan clinique.
En revanche, la notion de « pervers narcissique », telle qu’elle circule aujourd’hui dans le langage courant, ne correspond à aucune catégorie diagnostique reconnue par les classifications internationales (OMS, American Psychiatric Association). Elle relève d’un assemblage conceptuel flou, aux frontières de la psychanalyse, de la vulgarisation psychologique et du discours médiatique.
C’est précisément cette confusion qui pose problème dans le cadre des enquêtes en entreprise.
Un phénomène avant tout médiatique
L’expression « pervers narcissique » est popularisée par le psychanalyste Paul-Claude Racamier, qui l’utilise dès les années 1950 pour décrire des dynamiques relationnelles pathologiques spécifiques. Elle connaîtra un écho important dans certains cercles psychanalytiques, avant d’être largement diffusée auprès du grand public, notamment à partir du succès de l’ouvrage de Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien.
Les sociologues Marc Joly et Corentin Roquebert ont montré que l’usage de ce terme a littéralement explosé dans les médias depuis les années 1990, jusqu’à devenir une catégorie explicative quasi réflexe des conflits relationnels.
Le problème n’est pas que le terme existe, mais qu’il soit utilisé comme diagnostic profane, sans cadre clinique, sans méthode et sans contradiction possible.
L’effet de soulagement… puis la prophétie auto-réalisatrice
Dans un premier temps, qualifier un collègue de « pervers narcissique » procure souvent un soulagement psychique puissant :
« Ce n’est pas moi qui vais mal, c’est l’autre qui est pathologique. »
Ce mécanisme est compréhensible, surtout dans des situations de forte détresse. Mais il enclenche rapidement un biais de confirmation : tous les comportements de la personne désignée sont relus à travers cette grille unique.
Un geste neutre devient une manipulation.
Une contradiction devient une preuve de perversité.
Une tentative d’apaisement est interprétée comme une stratégie.
Progressivement, la conviction se rigidifie et modifie les comportements de la personne qui se vit comme victime : évitement, confrontation, recherche d’alliés, diffusion de récits partiels. Ces réactions appellent à leur tour des réponses défensives, parfois maladroites, qui viennent confirmer la croyance initiale.
C’est le mécanisme bien connu de la prophétie auto-réalisatrice : une hypothèse devient vraie parce que chacun agit comme si elle l’était déjà.
Un court-circuit dangereux pour l’enquête
Pour les enquêteurs internes (RH, élus, cabinets mandatés), l’usage du terme « pervers narcissique » présente plusieurs risques majeurs.
D’abord, celui d’adhérer implicitement à une lecture binaire de la situation :
d’un côté une victime saine et lucide, de l’autre un bourreau pathologique.
Cette posture peut conduire :
à une empathie mal calibrée (« je vous crois », « je comprends ce que vous vivez »),
à une réduction de l’exploration factuelle (contexte, interactions, enchaînement précis des faits),
à une déception majeure si l’enquête ne confirme pas les attentes initiales.
Plus insidieusement encore, qualifier un auteur de faits comme « pervers » peut produire un effet paradoxal :
en le pathologisant, on le déresponsabilise.
Or, dans le cadre du droit du travail, la question centrale n’est pas de savoir qui est la personne, mais ce qu’elle fait, dans quel contexte, avec quels effets sur autrui et sur le collectif.
Revenir à ce qui protège vraiment : les faits et le cadre
Cela ne signifie ni nier la souffrance exprimée, ni exclure l’hypothèse de troubles de la personnalité lorsqu’ils sont établis par des professionnels de santé.
Mais dans une enquête interne, la seule posture réellement protectrice consiste à :
s’en tenir à des faits précis, datés, observables ;
analyser les interactions, les asymétries de pouvoir, les règles implicites ;
évaluer les impacts concrets sur la santé, le travail et le collectif ;
rappeler le cadre et les responsabilités de chacun.
Cette démarche est certes plus exigeante, mais elle est beaucoup plus confortable émotionnellement, et bien plus robuste sur le plan humain, organisationnel et juridique.
En conclusion
La figure du « pervers narcissique » est une explication séduisante, mais trompeuse.
Elle simplifie à l’extrême des situations relationnelles complexes et détourne l’attention de ce qui permet réellement de prévenir et traiter le harcèlement : l’analyse rigoureuse des faits et du contexte de travail.
Reconnaître l’existence de troubles de la personnalité ne dispense jamais l’entreprise de son rôle fondamental : exercer une autorité protectrice, poser des limites claires et garantir un cadre de travail sain pour tous.
Références
Références cliniques et conceptuelles
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