Dans le cadre professionnel, certains salariés peuvent être exposés à des événements graves et potentiellement traumatiques :
accidents du travail dans les métiers physiques (BTP, industrie), agressions dans les métiers en contact avec le public (services, vente, médico-social), situations de violence, exposition répétée à des scènes choquantes, ou encore décès brutal d’un collègue à la suite d’un accident ou d’un suicide.
Lorsque ces événements ne sont pas psychiquement « digérés », ils peuvent entraîner des symptômes durables et invalidants, notamment des troubles de stress post-traumatique, qui affectent à la fois la santé des salariés et leur capacité à travailler.
Comment ces situations peuvent-elles être prises en charge dans le cadre professionnel ?
👉 Entretien avec Jeanne Chevallier, psychologue clinicienne et consultante RPS & praticienne EMDR.
Qu’est-ce que l’EMDR ?
Comment ça fonctionne et quelles sont les origines de cette technique ?
Le sigle EMDR signifie Eye Movement Desensitization and Reprocessing, soit « désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires ».
Il s’agit d’une approche thérapeutique spécifiquement développée pour le traitement des états de stress post-traumatique.
Cette méthode a été découverte en 1987 par Francine Shapiro.
Elle repose sur l’utilisation de stimulations bilatérales alternées, principalement oculaires, mais pouvant également être auditives (claquements de doigts) ou tactiles (tapotements sur les genoux).
Si les mouvements oculaires sont privilégiés, les modalités de stimulation peuvent varier au cours d’une même séance, en fonction des besoins du patient.
Le thérapeute et le patient se positionnent « en trains croisés », c’est à dire qu’ils ne sont pas face à face mais avec des chaises légèrement décalées l’une de l’autre. Le thérapeute lève et fait un mouvement de gauche à droite avec l’index et le majeur, entre les deux épaules du patient, face à son visage, sans faire « essuie-glace », mais en ligne horizontale.
Le nombre de répétition, la durée et la vitesse des mouvements varient selon les phases du processus, par exemple, selon que l’on cherche à « désensibiliser » ou à « reprocesser » un souvenir traumatique.
Comment se déroule concrètement une séance d’EMDR ?
Le patient et le thérapeute ne sont pas positionnés face à face, mais légèrement en décalé, dans ce que l’on appelle une posture « en trains croisés ».
Le thérapeute effectue alors un mouvement horizontal de gauche à droite avec l’index et le majeur, à hauteur du visage du patient.
Le nombre de répétitions, la vitesse et la durée des mouvements varient selon la phase du processus thérapeutique, notamment selon que l’objectif est la désensibilisation ou le retraitement du souvenir traumatique.
Quelles sont les grandes étapes d’une thérapie EMDR ?
1. La phase de préparation
La thérapie débute par une phase essentielle de préparation.
Le thérapeute prend le temps de faire connaissance avec le patient et de construire une relation de confiance.
Cette étape permet :
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d’identifier la problématique actuelle et les symptômes susceptibles d’être traités en EMDR ;
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de repérer les souvenirs traumatiques à l’origine des difficultés ;
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d’élaborer un plan de « ciblage » comprenant les déclencheurs et les événements à retraiter.
Des outils de relaxation, de respiration et d’ancrage sont également proposés afin de renforcer les capacités de régulation émotionnelle du patient.
Ces outils constituent une véritable « trousse à pharmacie » mobilisable en séance comme entre les séances.
La phase préparatoire peut nécessiter plusieurs séances, notamment lorsque les traumatismes sont complexes.
2. Le traitement des souvenirs traumatiques
Une fois la préparation achevée, le travail de traitement peut commencer.
Il consiste à désensibiliser, puis à retraiter les émotions intenses associées aux souvenirs traumatiques, jusqu’à ce qu’un vécu émotionnel adapté soit retrouvé.
Par exemple, une personne ayant été victime d’un incendie peut éprouver une détresse intense à l’idée de retourner sur son lieu de travail.
Le thérapeute invite alors le patient à laisser émerger les images, pensées et sensations corporelles associées (fumée, bruit, sensation d’étouffement, etc.), tout en procédant à des séries de stimulations bilatérales alternées.
Ces séquences sont répétées jusqu’à ce que la perturbation émotionnelle soit quasi nulle.
Il faut parfois plusieurs séances pour traiter un seul souvenir.
Une croyance positive ou apaisante est ensuite associée au souvenir retraité.
Combien de temps dure une séance ? Et une thérapie ?
Une séance d’EMDR dure généralement entre 60 et 90 minutes.
La durée globale de la thérapie dépend :
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de la réaction du patient au traitement ;
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de ses ressources personnelles ;
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et surtout de la complexité de son histoire traumatique.
En moyenne, les premiers effets apparaissent après trois séances de désensibilisation, mais certaines situations nécessitent un accompagnement plus long, pouvant dépasser dix séances.
La fréquence des séances varie de plusieurs par semaine à une séance tous les quinze jours.
L’EMDR est-elle réservée aux traumatismes graves ?
L’EMDR est principalement indiquée pour le traitement des symptômes liés à des événements traumatiques :
accidents du travail, agressions, violences, maladies, deuils traumatiques, ruptures ou catastrophes.
Lors d’un traumatisme, le cerveau peut ne pas parvenir à traiter l’événement de manière habituelle.
Le souvenir peut alors être encodé sous forme de « capsule traumatique », dans laquelle pensées, émotions et sensations restent figées dans le système nerveux.
Ces souvenirs peuvent provoquer, immédiatement ou à distance :
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flashbacks ;
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cauchemars ;
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évitement ;
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tensions émotionnelles et physiques.
Le but de l’EMDR est de réencoder le souvenir, afin qu’il ne génère plus de souffrance au quotidien.
Cette approche est aujourd’hui recommandée par :
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la HAS (depuis 2007),
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l’OMS (depuis 2013),
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l’INSERM (depuis 2015).
Et dans le cadre professionnel, quels types de traumatismes peuvent être pris en charge ?
Dans le cadre professionnel, l’EMDR peut être indiquée pour une grande variété de événements potentiellement traumatiques, qu’ils soient soudains ou répétés, spectaculaires ou plus insidieux.
On pense spontanément aux accidents du travail, notamment dans les métiers exposés physiquement (industrie, BTP, logistique), mais aussi aux agressions verbales ou physiques rencontrées dans les métiers en contact avec le public (soins, enseignement, transport, commerce, services sociaux).
L’EMDR peut également être mobilisée à la suite de situations de violence psychologique, de menaces, ou d’événements particulièrement marquants sur le plan émotionnel, même lorsqu’ils n’ont pas donné lieu à des blessures physiques.
Un autre type de traumatisme, souvent sous-estimé en entreprise, concerne le deuil traumatique.
Il peut s’agir, par exemple, du décès brutal d’un collègue à la suite d’un accident du travail, d’un malaise, ou encore d’un suicide, qu’il survienne sur le lieu de travail ou en dehors.
Dans ces situations, les salariés peuvent être confrontés à des images, des pensées ou des émotions intrusives, à un sentiment d’irréalité, de culpabilité ou d’insécurité durable. Le collectif de travail est alors profondément affecté, et certains individus peuvent développer des symptômes de stress post-traumatique, indépendamment de leur proximité hiérarchique ou relationnelle avec la personne décédée.
Enfin, l’EMDR peut être indiquée lorsque les événements traumatiques sont répétés ou cumulatifs : exposition régulière à la détresse d’autrui, confrontation à des situations de crise, ou succession d’événements difficiles non élaborés psychiquement.
L’enjeu n’est pas la gravité objective de l’événement, mais la manière dont il a été encodé par le système nerveux de la personne. Deux salariés exposés à une même situation peuvent ainsi présenter des réactions très différentes. C’est précisément ce que permet d’évaluer et de traiter l’approche EMDR.
EMDR et hypnose : quelles différences ?
Contrairement à certaines pratiques d’hypnose, l’EMDR se déroule avec un patient pleinement conscient.
La méthode repose uniquement sur les stimulations bilatérales et laisse le patient libre de ses associations mentales.
L’absence d’état modifié de conscience peut rendre les séances plus fatigantes, mais elle constitue également un cadre sécurisant pour de nombreux patients.
Qui peut pratiquer l’EMDR en France ?
L’exercice de l’EMDR est réservé aux professionnels reconnus comme « praticiens EMDR Europe ».
Cette reconnaissance suppose une formation spécifique dispensée par des instituts agréés.
Peuvent y accéder :
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les médecins psychiatres ;
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les psychologues cliniciens (et, dans certains cas, les psychologues du travail) ;
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les psychothérapeutes accrédités par l’ARS.
Un annuaire officiel des praticiens est disponible sur le site de l’association EMDR France.
Pour aller plus loin…
Validité scientifique de l’EMDR pour la prise en charge des troubles de stress post-traumatiques
L’EMDR fait aujourd’hui partie des approches thérapeutiques les plus solidement validées scientifiquement pour la prise en charge des traumatismes psychiques. L’EMDR est recommandé par :
-
La Haute Autorité de Santé (voir ici)
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L’OMS (ici)
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L’INSERM (Rapport très complet que je vous recommande, disponible ici)
Voici des liens vers quelques études robustes en complément :
- Chen, Y., Hung, K., Tsai, J., Chu, H., Chung, M., Chen, S., Liao, Y., Ou, K., Chang, Y., & Chou, K. (2014). Efficacy of Eye-Movement Desensitization and Reprocessing for Patients with Posttraumatic-Stress Disorder: A Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials. PLoS ONE, 9.
- Wilson, G., Farrell, D., Barron, I., Hutchins, J., Whybrow, D., & Kiernan, M. (2018). The Use of Eye-Movement Desensitization Reprocessing (EMDR) Therapy in Treating Post-traumatic Stress Disorder—A Systematic Narrative Review. Frontiers in Psychology, 9.
- Simpson, E., Carroll, C., Sutton, A., Forsyth, J., Rayner, A., Ren, S., Franklin, M., & Wood, E. (2025). Clinical and cost‐effectiveness of eye movement desensitization and reprocessing for treatment and prevention of post‐traumatic stress disorder in adults: A systematic review and meta‐analysis. British Journal of Psychology, 116, 1128 – 1149.
Ressources
Lien vers le site de Jeanne Chevallier 👉 Cliquez ici
Lien vers l’annuaire de l’Association EMDR France 👉 Par ici
Au-delà de l’annuaire des praticiens, le site d’EMDR France propose de nombreuses informations et ressources utiles pour mieux comprendre cette approche.