Dans les entreprises, le silence est souvent perçu négativement.
Il est spontanément associé aux non-dits, aux tensions latentes ou à une rétention volontaire d’information. Pourtant, loin d’appauvrir les échanges, le silence peut au contraire enrichir la communication professionnelle, à condition d’être compris et utilisé à bon escient.
Quand le silence se fait rare dans les entreprises
Les dispositifs participatifs sont aujourd’hui largement plébiscités pour favoriser l’expression des salariés.
Lorsque ces ateliers se déroulent « correctement », les échanges sont continus, souvent ponctués de formulations consensuelles du type « je suis tout à fait d’accord ». L’absence de temps morts donne alors l’illusion d’un alignement des pensées et des émotions, nourrissant un sentiment d’appartenance rassurant.
À l’inverse, certaines réunions — notamment en CSE ou en instances de dialogue social — peuvent devenir houleuses. Les prises de parole se chevauchent, les arguments s’opposent frontalement. Ces interactions procurent un sentiment d’action et renforcent parfois l’image que chacun se fait de son propre engagement, surtout lorsque des valeurs sont en jeu.
Pourtant, ces réunions sont fréquemment vécues comme improductives. Les participants en ressortent insatisfaits, avec le sentiment que le débat a pris le pas sur la réflexion et que la décision en a pâti.
On ne peut pas ne pas communiquer : le rôle du silence
Tout échange repose sur deux dimensions indissociables :
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le contenu, c’est-à-dire le sens du message ;
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la relation, qui influence toujours la manière dont ce message est reçu.
Un même énoncé peut ainsi être interprété comme une invitation ou comme une accusation, selon le contexte relationnel.
Il en va de même pour le silence. Selon la relation, il peut être vécu comme gênant, apaisant, stimulant ou irritant.
Même sans paroles, nous communiquons.
Le silence devient alors un outil relationnel à part entière, capable d’influencer subtilement la dynamique des échanges.
Comment utiliser le silence pour nourrir la communication au travail
En réunion et en intelligence collective
Dans les réunions de type brainstorming ou résolution de problèmes, les temps de silence permettent :
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de laisser mûrir les idées ;
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de trier et hiérarchiser les propositions ;
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de favoriser une prise de décision plus construite.
Concrètement, l’animateur peut inviter les participants à écrire avant de parler, ou organiser plusieurs réunions courtes espacées dans le temps afin de soutenir la réflexion.
Dans le dialogue social
Les instances de dialogue social sont souvent parasitées par une défiance mutuelle, la relation prenant le pas sur le contenu.
Un exercice simple peut alors être proposé : après chaque prise de parole, l’ensemble des participants observe trois secondes de silence avant toute réponse.
Celui qui enfreint la règle passe son tour, sous l’arbitrage d’un animateur.
Ce dispositif oblige chacun à répondre au contenu réel du message, et non à une interprétation émotionnelle immédiate.
En entretien individuel
Dans les entretiens (évaluation, accompagnement, gestion de difficultés professionnelles), le silence peut devenir un véritable appui.
Lorsqu’un silence s’installe, il est souvent utile de méta-communiquer, c’est-à-dire de nommer ce silence, afin d’en modifier la signification et de le rendre plus tolérable.
Le silence peut alors :
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permettre à l’autre de réfléchir ;
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favoriser l’approfondissement d’un propos ;
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soutenir l’expression émotionnelle ;
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inviter à la remise en question, lorsque certains comportements entretiennent les difficultés.
Il offre également à l’interlocuteur un temps pour faire le point sur ses propres sensations et organiser sa pensée.
Le silence comme respiration cognitive
Nous ne pouvons pas parler, réfléchir et agir simultanément.
Le silence agit comme une respiration : il ralentit la perception du temps, facilite la prise de recul et soutient la qualité des décisions.
À l’image des musiciens qui utilisent le silence pour mettre en valeur une mélodie, les acteurs de l’entreprise gagneraient à intégrer ces pauses pour enrichir la compréhension des messages, affiner les échanges et accorder une plus grande considération au travail collectif.
Conclusion
Dans un contexte professionnel marqué par l’accélération des échanges et la survalorisation de la parole, réhabiliter le silence constitue un véritable enjeu de qualité relationnelle et décisionnelle.
Bibliographie
De Vet, A. J. (2007). The effects of thinking in silence on creativity and innovation. CentER, Tilburg University.
Edmondson, A., & Besieux, T. (2021). Reflections: Voice and Silence in Workplace Conversations. Journal of Change Management, 21, 269 – 286. https://doi.org/10.1080/14697017.2021.1928910.
Perlow, L. A., Hadley, C. N., & Eun, E. (2017). Stop the meeting madness. Harvard Business Review, 95(4), 62-69.