Longtemps perçue comme une discipline abstraite, voire militante, la sociologie connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dans le monde de l’entreprise.
De plus en plus de grands groupes intègrent des chercheurs en sciences sociales au cœur de leurs équipes, notamment dans les domaines de la stratégie, de l’innovation et du développement produit.
Un mouvement qui invite à reconsidérer le rôle des sciences sociales dans la performance économique.
La sociologie française : une lecture fine des organisations
L’entreprise est un objet sociologique central.
Dès les années 1960, des chercheurs français ont mis en évidence les mécanismes invisibles qui structurent les organisations.
Dans Le Phénomène bureaucratique (1963), Michel Crozier montre comment les organisations s’enferment dans des cercles vicieux, nourris par des comportements de protection individuels et collectifs.
Son apport majeur tient autant à ses résultats qu’à sa méthode : observation de terrain, entretiens ciblés, ajustement progressif des hypothèses.
Plus récemment, Norbert Alter, dans Donner et prendre (2009), éclaire les ressorts de la coopération au travail.
En s’appuyant sur la théorie du don de Marcel Mauss, il montre que la performance collective repose sur des logiques de réciprocité largement ignorées par les dispositifs de management classiques.
Lorsque ces dons (temps, savoir-faire, engagement) ne sont ni reconnus ni symboliquement rendus, les organisations s’exposent à une érosion silencieuse de l’engagement.
Du fonctionnement interne… à la compréhension du client
Historiquement centrée sur l’intérieur de l’entreprise, la sociologie a progressivement investi l’analyse des usages, des comportements et des attentes des clients.
Dans une économie de services et d’expérience, comprendre un consommateur ne consiste plus seulement à analyser des données chiffrées, mais à saisir :
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ses pratiques réelles ;
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ses arbitrages implicites ;
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ses logiques culturelles et sociales.
Un terrain sur lequel les sciences sociales disposent d’un avantage décisif.
Le boom des Social Scientists dans les entreprises innovantes
Les entreprises de la Silicon Valley ont été parmi les premières à intégrer des social scientists dans leurs équipes de R&D.
Dans les années 2000, les sociologues de Intel avaient anticipé l’explosion des usages du téléphone mobile.
Faute d’avoir été suffisamment écoutée, cette analyse n’a pas été priorisée… avec des conséquences stratégiques notables.
Depuis, les sciences sociales occupent une place centrale dans la prise de décision chez des entreprises comme Uber, Facebook ou Spotify, où les sociologues travaillent au plus près des équipes produit.
Cette évolution montre une prise de conscience : les big data ne suffisent pas sans une compréhension qualitative des comportements humains.
Une complémentarité décisive avec les autres disciplines
Les sociologues apportent aux entreprises :
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une capacité à appréhender la complexité humaine ;
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des méthodologies variées (entretiens, observation, analyse de discours, statistiques) ;
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une lecture systémique des interactions et des jeux d’acteurs.
Leur travail peut sembler lent dans un monde soumis à l’urgence.
Mais c’est précisément cette capacité à intégrer les innovations dans des contextes sociaux réels qui en fait un atout stratégique.
Les sociologues permettent notamment d’évaluer :
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la faisabilité organisationnelle des transformations ;
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l’acceptabilité des innovations ;
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les effets concrets sur les conditions de travail et le sens donné au travail.
En conclusion
Dans un contexte d’affaiblissement des liens sociaux, de quête de sens accrue et de transformations organisationnelles permanentes, la sociologie apparaît comme une discipline clé pour les entreprises qui réussissent durablement.
En combinant sciences sociales, marketing, ingénierie et stratégie, les organisations se dotent d’une compréhension plus fine de leurs clients, de leurs salariés… et de leurs propres angles morts.