Karoshi : mort par surmenage. Seuils horaires critiques et responsabilité organisationnelle

Karoshi au Japon : terme signifiant littéralement "mort par surmenage" après avoir dépassé un seuil horaire hebdomadaire critique.

La conséquence prévisible d’un système de surenchère… en résumé :

  • Le karoshi désigne une mort liée au surmenage chronique.
  • Les autorités japonaises reconnaissent un seuil critique à partir de 80 heures supplémentaires par mois, avec un risque cardiovasculaire majeur au-delà de 100 heures.
  • Selon l’OMS et l’OIT (2021), environ 750 000 décès annuels sont liés au travail excessif.

 

Définition du karoshi : quand le surmenage tue

Le terme japonais karoshi signifie « mort par dépassement du travail ». Il est apparu pour nommer des décès liés à une surcharge de travail prolongée, sur fond de stress chronique. S’il a longtemps été perçu comme un phénomène typiquement nippon, le karoshi se diffuse aujourd’hui dans les entreprises du monde entier.

En effet, l’OMS et l’OTI estiment à 750 000 le nombre de décès annuels liés au travail excessif (OMS/OIT, 2021), dont une part significative correspond à des situations assimilables au karoshi. Autrement dit : on ne parle pas seulement de mal-être. On parle de mortalité liée au surmenage et à l’épuisement professionnel.

Comment en arrive-t-on à de telles extrémités ? Et surtout, comment prévenir ce point de non-retour ?

Un peu d’histoire : le premier cas documenté

Le premier cas de karoshi documenté remonte à 1969. Takebayashi Katsuyoshi, 29 ans, employé du journal Asahi, décède d’un AVC après avoir travaillé jusqu’à 250 heures par mois, avec moins de deux jours de repos par mois (Nishiyama, 1997).

Ces chiffres ne sont pas un détail. On ne parle pas de « travail » au sens vague.

Mais bien d’un volume précis. Avec une cadence et une absence de récupération, dans une culture d’entreprise qui rend ce rythme possible, voir qui le valorise.

Seuils critique : à partir de combien d’heures de travail y a-t-il danger ?

Quand on parle de karoshi, l’observation doit être est factuelle :

À partir de quand la surcharge devient-elle physiologiquement dangereuse ?

Ce n’est pas une question d’opinion. C’est une question de seuil. Dans les cas documentés, on retrouve des volumes qui dépassent nettement les capacités normales de récupération – comme le montrent les exemples historiques, dont celui des 250 heures/mois (Nishiyama, 1997).

Depuis, les autorités japonaises ont défini des seuils horaires officiellement reconnus comme facteurs de risque de karoshi :

  • Risque cardiovasculaire : + 100 h sup./mois
  • Risque suicidaire : + 160 h sup. le mois précédant l’acte
  • Seuil général de risque : 80 h sup./mois (semaines de 60 h et +)

En 2024, plus de 1 300 cas ont été officiellement reconnus au Japon. Mais la prévalence réelle serait proche de 10 000 décès annuels (Kanai, 2008).

Le karoshi n’est donc pas un accident mais un phénomène biologique : c’est l’aboutissement d’un stress prolongé qui finit par empoisonner l’organisme.

Les mécanismes physiologiques du karoshi

Aujourd’hui, les mécanismes sont mieux connus. Le surmenage prolongé entraîne :

  • une activation chronique du système nerveux sympathique,
  • une hypertension persistante,
  • et peut favoriser des atteintes progressives comme la fibrose cardiaque et les arythmies,
  • avec, à la clé, des issues aiguës : infarctus ou AVC (Munakata, 2023).

Traduction : si vous laissez un moteur tourner en surrégime, sans pause, sans refroidissement, sans maintenance, il ne “tient” pas. Il finit par exploser.

Le karoshi, c’est ça : une extinction prévisible.

Du burnout au karoshi : un continuum prévisible

L’OMS définit le burnout comme un syndrome « résultant d’un stress professionnel chronique qui n’a pas été géré avec succès ». En d’autres termes : le karoshi est le stade ultime de ce continuum :

  • Le burnout est un syndrome d’épuisement professionnel.
  • Le karoshi en est une issue somatique aiguë et fatale.

Leur socle commun : le stress chronique non régulé.

Le burnout est déjà un signal d’alarme non pris en compte est dépassé. Le karoshi, c’est quand le système a continué malgré tout. Et ce « malgré tout » n’est pas seulement psychologique. Il est aussi neurobiologique.

Burnout : quand le cerveau bascule en mode hypervigilance

Les recherches les plus récentes en imagerie cérébrale vont dans le même sens : chez les personnes en burnout, on observe (Golonka, 2017 ; Afek, 2025) :

  • une amygdale plus réactive,
  • des connexions altérées avec le cortex préfrontal,
  • ce qui rend la régulation émotionnelle et la prise de décision plus difficiles

Résultat concret :

  • hypervigilance au stress
  • tendance à se surinvestir
  • et à continuer même quand le corps envoie des signaux d’alerte

C’est un point clé pour la prévention : dans ces états, on ne peut pas se contenter de compter sur la seule lucidité individuelle. Face a un système surchargé et sous contrainte, cette stratégie ne peut pas fonctionner.

La conséquence prévisible d’un système de surenchère

Le karoshi n’est pas un accident isolé. Il constitue l’aboutissement physiologique prévisible d’un système organisationnel qui normalise la surcharge chronique.

Quand une organisation installe (explicitement ou implicitement) l’équation suivante :

  • travailler plus = être fiable
  • récupérer = être faible
  • tenir = être compétent
  • s’arrêter = être remplaçable

… alors elle fabrique un environnement où l’épuisement est rationnalisé, au moins à court terme.

Et quand ce système rencontre des personnes engagées, consciencieuses, perfectionnistes, loyales : c’est l’équation parfaite pour créer un cocktail explosif.

Prévention : recommandations concrètes (et non moralisantes)

Prévenir le karoshi, ce n’est pas dire aux gens de “mieux gérer leur stress”.

Voici les 3 niveaux d’intervention réellement efficaces

Corriger les paramètres organisationnels qui produisent le surmenage

  • Mesurer les volumes horaires réels, pas ceux affichés sur le planning.
  • Identifier les périodes de surcharge et repérer les “pics” qui deviennent permanents.
  • Restaurer des temps de récupération réels : repos, sommeil, déconnexion effective (c’est le point à marteler).
  • Revoir l’organisation lorsque la charge dépasse structurellement la capacité humaine, au lieu de demander aux individus de “tenir”.

Sécuriser les paramètres relationnels avant que la surcharge ne s’installe

  • Ouvrir un espace d’expression, reconnaître la souffrance sans dramatiser ni minimiser.
  • Co-construire des ajustements réalistes : déléguer progressivement, réorganiser les délais – plutôt que supprimer brutalement des tâches (ce qui peut être vécu comme une menace ou une mise à l’écart) – et surtout arbitrer clairement les priorités (les discussions molles sans décisions ne font qu’empirer le problème).
  • Traiter la surcharge comme un risque professionnel, et non comme une preuve d’engagement ou de mérite.
  • Activer les relais institutionnels (RH, CSSCT, médecine du travail) sans attendre que la situation devienne critique.

La logique est simple :

  • On n’intervient pas sur la motivation.
  • On intervient sur les paramètres.

C’est là que se joue la prévention réelle.

Transformer la culture d’entreprise qui normalise le surmenage

Enfin, comme le rappellent les experts japonais, la prévention n’est pas seulement individuelle mais systémique : elle implique d’agir sur l’organisation du travail (objectifs irréalistes, process inefficients) et sur la culture d’entreprise (présentéisme, ultraconnexion, valorisation implicite du “toujours plus”).

Une culture qui confond performance et disponibilité permanente augmente mécaniquement le risque de surmenage.

Le sujet n’est donc pas l’engagement des individus.

Le sujet est la norme implicite qui rend la surcharge acceptable – voire valorisée.

Transformer la culture suppose alors :

  • d’aligner les objectifs sur des capacités réelles,
  • d’intégrer la récupération comme variable de performance,
  • de clarifier les priorités et les limites.

Sans ce travail structurel, les ajustements individuels restent temporaires.

Conclusion

Le karoshi n’est pas une fatalité, mais bien la conséquence prévisible d’un système de surenchère. La prévention ne consiste pas seulement à « prendre soin » des collaborateurs après coup, mais à ajuster en amont l’organisation, les priorités et les représentations de l’engagement pour éviter l’épuisement.

Ce n’est pas un geste de bienveillance, c’est un choix stratégique : un collectif épuisé finit toujours par coûter plus cher qu’il ne rapporte – humainement comme économiquement.

Parce qu’au bout du compte, les chiffres sont là : le surmenage est associé à une mortalité massive documentée à l’échelle internationale (OMS/OIT, 2021).

Les mécanismes sont connus (Munakata, 2023).
Le premier cas documenté a plus de 50 ans (Nishiyama, 1997).

Le sujet n’est pas nouveau.
Ce qui manque encore, c’est la régulation collective.

 

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Références

Afek, N., Harmatiuk, D., Gawłowska, M., Ferreira, J., Golonka, K., Tukaiev, S., Popov, A., & Marek, T. (2025). Functional connectivity in burnout syndrome: a resting-state EEG study. Frontiers in Human Neuroscience, 19. https://doi.org/10.3389/fnhum.2025.1481760

Golonka, K., Mosja-Kaja, J. and all (2017). Neurophysiological Markers of Emotion Processing in Burnout Syndrome. Frontiers in Psychology , 13(8). https://doi.org/10.3389/fpsyg.2017.02155

Kanai, A. (2008). “Karoshi (Work to Death)” in Japan. Journal of Business Ethics, 84. https://doi.org/10.1007/s10551-008-9701-8

Munakata, M. (2023). Clinical significance of work-stress induced increase in blood pressure. Journal of Hypertension, 41. https://doi.org/10.1097/01.hjh.0000913256.91377.a8

Nishiyama, K., & Johnson, J. V. (1997). Karoshi—death from overwork: occupational health consequences of Japanese production management. International Journal of Health Services, 27. https://doi.org/10.2190/1JPC-679V-DYNT-HJ6G

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